21
– Il est juste derrière nous !
Leia se cala sur ses genoux. Le vent et la poussière s’attaquèrent à ses longs cheveux. Elle ajusta les électrobinoculaires de tante Gin. Le speeder filait et virait au fond des crevasses cristallines des canyons, bondissait par-dessus des dos-d’âne de diamant et franchissait des précipices de dix à douze mètres de profondeur grâce aux unités antigrav du Mobquet. A cette vitesse et dans ces conditions, il était impossible de voir, et ce dans le meilleur des cas, à plus de trente mètres derrière eux. Bien souvent, cette visibilité était réduite de moitié. Mais Leia était sûre de ce qu’elle avançait.
– Beldorion ?
Elle retourna à l’intérieur du cockpit et vérifia le chargement des lance-flammes et des fusils blasters qu’Arvid et Umolly Darm leur avaient confiés au moment de leur départ. Elle sourit de façon sinistre en constatant l’excellence de la qualité de ces armes toutes neuves, aux lignes superbes, noir et argent, qui portaient le logo discret, en forme de double lune, du constructeur.
LORONAR – DIVISION ARMEMENT
Le meilleur produit pour les meilleurs clients
Suivant un principe qu’elle s’était fixé, en général Leia évitait, par discrétion, d’embarquer à bord d’un véhicule piloté par son frère. Pour la première fois de sa vie, elle fut heureuse que Luke ait développé ce talent qui faisait de lui l’un des meilleurs pilotes de la Rébellion. Le Mobquet était équipé de compensateurs antigrav intérieurs, ce qui permettait d’aller et venir dans le cockpit sans être secoué comme un prunier à chaque fois que le véhicule bondissait par-dessus de petites falaises. Il en allait de même pour les falaises plus importantes mais Leia faisait bien attention à ne pas regarder. L’engin était suffisamment confortable pour lui donner l’impression qu’elle était chez elle assise sur son propre lit.
– Comment se sont-ils procuré ce véhicule ? demanda-t-elle en caressant le cuir noir des fauteuils. (Elle jeta un coup d’œil au mini-bar encastré dans l’une des parois, à la batterie de gadgets électroniques et aux instruments de communication.) Il est presque aussi gros qu’une aile-B.
– D’après Arvid, Loronar a dû procéder à sept ou huit largages avant de réussir à duper les tirs des bases d’artillerie. (Luke pilota le speeder au-dessus d’une crevasse qui était beaucoup plus profonde que prévue. Il força l’engin dans un ample virage relevé en prenant appui, pour limiter l’effort des propulseurs, le long de la paroi cristalline presque verticale du canyon. Le speeder se cabra vers une arête comme un Dragon du Soleil prenant son envol pendant la saison des amours.) Si j’ai bien compris, tante Gin aurait trouvé des pièces esquintées à deux ou trois reprises. Elle se serait fait un bon paquet d’argent en faisant casquer Ashgad pour les réparations. Elle aurait également racheté des pièces découvertes par les Thérans. Tout cela, au cours de l’année qui vient de s’écouler. Enfin, c’est ce qu’elle m’a dit.
– Et pendant ce temps-là, Q-Varx était en train d’organiser une rencontre avec les « Responsables Rationalistes » de cette planète, dit Leia en secouant la tête. Je ne te dis pas que j’avais une confiance aveugle en Q-Varx mais il paraissait sincère. Je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait faire partie d’une machination pareille.
– Peut-être était-il sincère, remarqua Luke calmement. Peut-être pensait-il sincèrement que laisser tout ce secteur plonger dans la guerre et risquer la propagation de la peste – qu’on lui affirmait pouvoir contrôler – étaient des sacrifices nécessaires pour le bon droit de ceux qui préfèrent le progrès à la stagnation. Et puis, il ne pouvait pas savoir que c’était la Semence de Mort qu’on allait laisser filer…
– Non, c’est vrai, acquiesça Leia. Mais il aurait dû savoir. Un homme dans sa position ne peut pas se permettre d’être aussi stupide.
Pendant qu’ils parlaient, les mains de Luke couraient sur les commandes. Il projetait son esprit sur les ondes de la Force pour sonder les irrégularités du sol et anticiper les obstacles avant qu’ils ne se présentent devant le speeder.
Il doit y avoir quelque chose d’autre, songea-t-il. Il y a quelque chose qui m’échappe.
Il y avait de la vie sur cette planète. Invisible, intangible mais une vie intelligente, imprégnée de la Force.
Ne les laissez pas… Ne les laissez pas…
Mais qui ?
Pourquoi se souvenait-il soudainement de sa vision des Jawas et des soldats de choc survenue la nuit précédente ? Pourquoi sentait-il que la personne qui s’était tenue près du speeder au fond du canyon, qui l’avait observé en train de procéder aux réparations, l’attendait derrière la prochaine colline, derrière le prochain angle rocheux ?
Mais il n’y avait jamais rien ni personne derrière les collines et les anfractuosités de rochers.
– Et je suis sûr d’une chose, ajouta Luke, presque pour lui-même. C’est que Q-Varx ne sait rien à propos de Dzym.
Les doubles portes du hangar étaient verrouillées. Ainsi que les portes qui donnaient sur l’escalier remontant vers la maison d’Ashgad. Luke était d’avis qu’un blaster à ions, réglé à la moitié de sa puissance, serait suffisant pour avoir raison de la deuxième série de portes. La première avait été complètement désintégrée quand Leia avait tiré dessus avec une arme réglée sur sa puissance maximale mais la seconde, située juste derrière, avait à peine été égratignée. Leia décida donc de s’attaquer au panneau d’acier en réglant son rayon sur pleine puissance. La détonation dans l’espace confiné du hangar fut stupéfiante. Le frère et la sœur avancèrent à tâtons au milieu d’un nuage acre de poussière et de fumée. Ils passèrent à travers la brèche. Les gravats jonchant le sol formaient un tapis de débris qui montait jusqu’à mi-mollet.
– Je t’avais bien dit que trois quarts de puissance suffisaient…
– On ne pouvait pas se permettre de perdre du temps. Leia avait peut-être appris la diplomatie et la patience en fréquentant les ambassadeurs mais, à l’instar de son jumeau qui était en train d’ajuster la bandoulière d’un lance-flammes sur son épaule, il était évident qu’elle avait une certaine prédilection pour les capacités destructrices des petites armes à feu.
– Mais qu’est-ce que tu as bien pu faire aux synthédroïds ? demanda Luke qui ne se faisait toujours pas à l’idée que l’endroit ne soit pas gardé.
– J’ai détruit le contrôleur central, répondit Leia.
Leia décocha une décharge de napalm dans l’escalier qui montait devant eux. Les flammes allèrent lécher le sol, les murs et le plafond jusqu’au premier palier. Elle et Luke portaient des lunettes de protection qu’ils avaient ramassées dans le hangar. Luke dut cligner plusieurs fois des yeux pour se repérer dans la fournaise. Les petites croûtes noires et recroquevillées qui avaient été des drochs craquaient sous leurs bottes au fur et à mesure de leur ascension. Arrivée sur le palier, Leia tira une nouvelle fois avec son lance-flammes.
– Il ne faut pas oublier que si les gens de Loronar sont responsables de la fabrication des aiguillons, ils ne les contrôlent peut-être pas. N’importe quel officier digne de ce nom devrait pouvoir s’arranger pour que leur contrôleur central soit enfermé à double tour au cœur même de la plus grosse station de combat de la galaxie.
– Ouais… Eh bien je me permets de te rappeler que toi aussi, tu as été enfermée à double tour au cœur même de la plus grosse station de combat de la galaxie, dit Luke en souriant pendant qu’ils escaladaient une nouvelle série de marches.
– Ben voyons. Et on va trouver quelqu’un à l’intérieur qui va accepter de nous laisser nous échapper en nous collant un système de détection aux trousses ? rétorqua Leia en repoussant ses lunettes de protection sur son front. Il ne faut peut-être pas trop tenter la chance et compter que cela se reproduise une seconde fois. (Les pierres précieuses de ses barrettes en or se mirent à briller de façon incongrue dans la cage d’escalier crasseuse et fuligineuse.) Ces aiguillons doivent bien avoir une faiblesse. Une faiblesse qui ne nécessiterait pas qu’on accède directement à l’unité centrale de contrôle…
Ils marquèrent un arrêt à l’entrée de la salle où Luke avait rencontré Dzym. Cette même salle où il avait sauvé Liegeus de celui qui voulait drainer toute son essence vitale. Le sol n’était qu’une vaste marée grouillante de drochs. Le frère et la sœur ouvrirent le feu et, dans un grondement de tonnerre, la pièce fut engloutie par une vague déferlante de chaleur jaune. Traverser la pièce leur donna l’impression de marcher dans un four. La sueur détrempa leurs visages desséchés par la poussière et la matière carbonisée sur le sol adhéra aux semelles de leurs bottes.
Le passage qui conduisait à l’intérieur même de l’édifice était barré par une porte. Leia leva son blaster à ions mais Luke lui posa la main sur l’épaule.
– Attends. Elle est blindée.
Il effleura la commande de son sabrolaser et la colonne de lumière froide et verte se mit à bourdonner dans sa main.
Leia regarda par-dessus son épaule, vers la porte défoncée entre l’escalier et la salle qu’ils venaient de franchir. Elle sentit quelque chose dans son dos. Luke comprit instantanément ce que c’était. Ou plutôt de qui il s’agissait.
Il était bien là, pensa Luke. Il pouvait presque le voir, gravissant les marches une à une au gré des ondulations de son corps reptilien, ses yeux brillant dans les ténèbres comme des rubis maléfiques. Une bourrasque sombre de la Force tourbillonnait autour de lui. Une bourrasque incontrôlée. Au plus profond de son esprit, Dzym chuchotait, lui disant que ces humains, ces pitoyables asticots, ces prétendus Jedi arrogants, devaient être arrêtés coûte que coûte.
Luke plongea son sabrolaser dans le mécanisme de verrouillage et appuya sur la commande d’ouverture. La porte vibra mais demeura close.
– Il doit y avoir un autre verrou, dit-il. Bien planqué dans l’un des panneaux du mur…
– Tiens… Ici…
Leia venait d’activer sa propre lame. Luke se demanda comment elle avait réussi à garder son sabre quand Seti Ashgad l’avait faite prisonnière à bord du vaisseau amiral.
Il n’eut pas le temps de lui poser la question. Le sol se mit soudainement à trembler. C’était le vrombissement caractéristique d’un appareil en train de décoller. Les lumières ambrées au-dessus du linteau de la porte virèrent au rouge.
– Ils ont mis les bouts ! cria Luke.
Au-dessus d’eux, par-delà le plus haut des murs, ils aperçurent la silhouette carrée et grise de l’Infaillible bondir vers le ciel de toute la puissance de ses fusées ascensionnelles. Le vaisseau vira vers le seul cap possible, une brèche ouverte dans les systèmes de défense de la planète depuis la destruction de la station de tir du Point Sombre. Au même instant, Leia enfonça sa lame dans le second verrou. La porte s’ouvrit en glissant. Les vents brûlants du décollage s’engouffrèrent dans le passage, soulevant avec eux un torrent de poussière.
Quelques Cristaux de Frousse gisaient sur le sol de permabéton autour de l’emplacement vide où avaient dû se trouver les caisses. Quelques drochs minuscules étaient en train de rendre l’âme en se recroquevillant dans la pâleur des rayons du soleil. Ils étaient certainement tombés des containers blindés que Dzym avait emmenés avec lui.
Le chasseur de tête était posé de l’autre côté de la baie d’envol. La trappe d’accès à ses propulseurs était grande ouverte et un enchevêtrement de câbles en pendait tristement.
Luke poussa un juron et se précipita vers l’appareil. Leia courut jusqu’à la navette d’assaut. On avait également éventré ses moteurs mais le reste de l’engin semblait en bon état.
– Tu peux le réparer ? cria-t-elle à Luke en se hissant vers l’une des tourelles. Ici, apparemment, ils n’ont pas eu le temps d’endommager les canons.
– Oui, je crois. Les données du réacteur principal ont l’air en ordre. Ils étaient bien trop pressés… Tu peux me passer la caisse à outils qui est près du pont d’entretien ?
Leia se laissa tomber au sol et bondit vers la caisse. Elle agrippa le chariot de métal rouge et le traîna jusqu’à Luke. Celui-ci, se débarrassant de ce qui restait de sa chemise, était en train de se livrer à un rapide diagnostic.
– Occupe-toi des canons, cria-t-il en se glissant dans le moteur. Ils se décrochent très facilement une fois que tu as déverrouillé les fermoirs. N’oublie pas de rebrancher les cellules de contrôle…
Leia s’empara d’un extracteur et d’un connecteur de cellules et courut vers la navette d’assaut. Elle eut l’impression d’être revenue au temps de la Rébellion, comme si les Impériaux allaient débarquer et que le signal ordonnant à tous les appareils de décoller était en train de résonner dans les haut-parleurs de la base.
Elle écouta, se rendant compte de ce qui approchait. Une puissance, une colère et les sombres réminiscences de ce qui avait été jadis une authentique maîtrise de la Force…
Elle dégagea l’un des canons et le porta jusqu’au chasseur de tête. Elle allait entreprendre le démontage d’une deuxième pièce quand elle réalisa qu’il n’y avait plus de temps à perdre. Luke était absorbé par ses réparations dans les entrailles du Z-95. L’Infaillible était en route, tel un ange déchu couleur de cendre, pour rejoindre la flotte dépêchée par Loronar…
Et c’est à ce moment qu’elle entendit son souffle, rauque et ronflant, semblable aux vagues d’une marée gluante. Un relent d’ammoniac traversa la baie de permabéton. Il fut suivi d’une onde de la Force particulièrement désordonnée qui témoignait d’une maîtrise depuis longtemps oubliée. Leia descendit de la navette d’assaut et courut à petites foulées jusqu’à la porte. Elle retira sa veste et la laissa tomber au sol. Elle décrocha sa ceinture et se débarrassa de son blaster, sachant très bien ce que la Force pouvait faire des armes à feu.
Beldorion le splendide passa rapidement à l’action. Il traversa la cour extérieure en une série de grands bonds. Ses muscles impressionnants ondulèrent sous sa peau squameuse. De la bave coula au coin de sa bouche et ses yeux étincelèrent comme deux boules de feu jumelles. Ils étaient animés d’une obsession unique et maléfique. Le Hutt ne semblait pas percevoir que cette obsession ne lui était pas propre.
Dans le rideau de poussière rendu visible par les rayons du soleil inondant la baie d’envol, une frêle silhouette fit son apparition devant lui. Une femme mince, de petite taille, s’avança dans la lumière…
Taselda ? Sa rivale. Sa vieille ennemie. Des images lui traversèrent l’esprit…
Non…
Cette petite Jedi, cette femme qu’Ashgad avait amenée avec lui, cette femme que Dzym avait désirée, cette silhouette étincelante jaillissant des ténèbres tenait à la main un sabrolaser dont le pâle éclat laissait à penser qu’elle avait dompté la lumière d’une étoile…
– Ne cherchez pas à me duper de la sorte, petite princesse… (Sa propre lame, d’un violet délavé et repoussant, se déploya en émettant un terrifiant bourdonnement.) Cela fait des années, je sais… Je suis peut-être devenu une vieille limace paresseuse mais je suis toujours Beldorion le splendide.
Son cœur battant la chamade, Leia observa son adversaire. Elle se rappela Jabba et sa façon de se mouvoir de côté en se tortillant, utilisant le centre de son corps comme point d’équilibre. Elle se souvint qu’un jour Jabba s’était mis en colère contre un membre de sa cour – était-ce la très grosse femme de chambre qui avait l’habitude de danser pour lui ou bien cette cuisinière qui lui servait de souffre-douleur ? – et qu’il l’avait poursuivi avec un bâton. Elle se remémora la vitesse foudroyante à laquelle cette limace obèse avait réussi à se déplacer.
Pourtant, elle ne ressentit aucune panique.
Elle ne répondit pas et sentit que cela déplaisait fortement à son adversaire. Elle comprit qu’il était du genre à parader avant de tuer son ennemi.
Parfait.
– Vous êtes une bien jolie petite personne. Ne me forcez pas à…
Leia passa à l’attaque. Un pas, deux pas, coup de sabre, comme Callista le lui avait montré. Un coup rapide, propre et dur, pareil à un éclair miniature. Beldorion, toujours occupé à palabrer, eut à peine le temps d’esquiver. Sa riposte fut incroyablement rapide. La puissance du coup faillit briser le poignet de Leia quand elle l’intercepta de sa propre lame. La double vibration se propagea dans sa tête et jusque dans ses os. Les lames glissèrent l’une contre l’autre en grondant. Leia fit un moulinet pour se dégager d’une nouvelle attaque plongeante et évita de justesse le coup suivant, venu de côté. C’était une vieille feinte, lui avait expliqué Callista, qui nécessitait pas mal d’entraînement mais qui vous obligeait à baisser votre garde. Leia fit un bond en arrière, surprise par la puissance animale du Hutt.
Elle refit un pas en avant pour ne pas lui laisser de répit. Son attention se focalisa sur la masse monstrueuse qui lui faisait face et les deux lames étincelantes. Elle n’avait plus que cela à l’esprit. Le Hutt disposait d’une détente incroyable et il se propulsa en avant comme un serpent. Leia fit un bond de côté – Merci pour l’entraînement, Callista et Luke ! – et roula sur le sol pour éviter de se retrouver paralysée par la queue de son adversaire. Elle se remit sur pied et contre-attaqua. La lame de son sabre donnait l’impression qu’une flamme brûlait au creux de sa main.
Pas une seconde, pas un moment à perdre. La peste en train de se propager à la surface de ce monde blafard… Ce monstre, la dévisageant de ses yeux écarlates, qui fonçait sur elle… Il frappa de nouveau avec sa queue. Des centaines de kilos de chair fusant dans l’air à la vitesse d’une lanière de cuir. Elle esquiva le coup d’un cheveu et regretta de ne pas disposer des dons d’acrobate de Luke et de son talent à utiliser la Force pour s’élever dans l’air. Les lames se croisèrent puis se séparèrent. Leia fit un nouveau bond de côté, essaya d’en profiter pour reprendre son souffle. Elle ne quitta pas la queue de Beldorion du regard. Tout en brettant, elle se rapprocha pour frapper. Entrer et sortir de la mêlée, avait expliqué Callista, c’est la seule façon efficace de combattre pour une femme. Comme un énorme reptile, le Hutt attaqua et elle leva sa lame pour parer. Elle laissa la Force imprégner son esprit et comprit, avant même qu’il ne passe à l’action, qu’il allait de nouveau exécuter une feinte de côté.
Il feinta et Leia se baissa pour passer sous la lame. Elle frappa à son tour. Le sabre trancha la masse verte du corps de Beldorion sur une bonne longueur avec une étonnante facilité. Leia se releva et s’écarta de son adversaire. La masse du Hutt sembla exploser. Par la blessure qu’elle venait de lui infliger, des quantités impressionnantes de fluide, de la chair et des organes se déversèrent en une cascade répugnante.
Elle l’entendit gronder de rage. Juste une fois. Puis elle vit son sabrolaser couleur de fumée tomber au sol en tournoyant.
Le Hutt s’affaissa comme un ballon crevé, comme un sac vide. Leia demeura un instant à ses côtés, couverte de matière visqueuse, ayant du mal à reprendre son souffle. Le sabre brûlait toujours au creux de sa main. Luke se dégagea de la trappe d’accès au propulseur du chasseur de tête et grimpa pour s’installer dans le cockpit.
Engluée dans les fluides organiques de Beldorion, Leia salua son frère d’un coup de lame. Luke lui rendit son salut. Leurs yeux se croisèrent juste avant qu’il ne referme l’écoutille du cockpit. Luke comprit parfaitement la signification de ce à quoi il venait d’assister.
La première victoire de Leia. Une victoire contre le spectre de Vador. Une victoire témoignant d’une acceptation d’elle-même.
Il n’eut pas trop de mal à deviner qui avait bien pu enseigner à sa sœur cette attaque de côté si caractéristique.
Il enclencha la commande de décollage et le chasseur de tête se mit à vrombir. L’appareil bondit vers le ciel avec la grâce et la rapidité d’un oiseau de proie.
Le vaisseau était apparemment plus rapide que l’Infaillible et que la plupart des intercepteurs. Il avait été conçu pour prendre les stations de tir de vitesse et il avait dû le faire plus d’une fois. Les commandes de cap pouvaient être adaptées en fonction de la position de chaque base d’artillerie. Un travail d’une précision exemplaire. Certainement réalisé par Liegeus. Il appela à l’écran le programme de pilotage et commanda l’affichage de la seule portion de ciel défendue par la station du Point Sombre. Ce serait obligatoirement par là que l’Infaillible tenterait de rejoindre l’espace. Des éclairs lumineux le sortirent de ses pensées. Des combats, pensa-t-il. On se bat au-dessus de la surface de la planète. Une bataille orbitale. Quelqu’un était peut-être déjà en train d’essayer de les intercepter.
Etaient-ils en train de tirer sur les vaisseaux en provenance de la planète ?
Tout autour de lui, le ciel bleu s’assombrit. De pâles étoiles se mirent à briller comme des joyaux.
Il aperçut le vaisseau gris, juste devant lui, fonçant vers la nuée d’explosions et d’éclairs. Par bâbord avant, un vaisseau de la République, type corsaire, flottait dans l’espace. De petits aiguillons RICC, noir et bronze, étaient en train de le mettre en pièces. Des armes que l’Empire avait toujours désirées. Des armes que Loronar s’apprêtait à leur livrer.
Bien plus loin dans son champ de vision, il vit la flotte.
Des impériaux. Deux, non trois, appareils républicains. Et ça ? C’était bien le Faucon Millenium, plongeant et tournoyant comme un animal rendu fou par des parasites, essayant de tirer sur les vaisseaux impériaux en train de se rapprocher. Un millier de petites boules de feu éclatèrent. Des aiguillons furent désintégrés et disparurent dans l’espace en tourbillonnant. Luke était encore hors de portée des détecteurs mais il était en revanche à portée de tir de l’Infaillible. L’affreux vaisseau gris emportait Dzym et Ashgad, le monstrueux buveur de vie et son pitoyable pion. A bord, dans les sinistres caisses, il y avait de quoi absorber l’essence vitale de tous les êtres de la galaxie pour la transmettre à Dzym.
Un seul et unique but. La destruction, la mort et la ruine, planète après planète, pour que Dzym puisse y boire la vie de tous ceux qui croiseraient son chemin.
Le pouce de Luke appuya sur la commande de tir. Des traits de lumière blanche fusèrent vers l’Infaillible.
La seconde suivante, une explosion déstabilisa le vaisseau de Luke, qui partit en vrille. Du coin de l’œil, il aperçut l’Infaillible qui semblait continuer son chemin comme si de rien n’était. Un petit objet noir très rapide passa devant le chasseur de tête… Il y eut une autre déflagration et tous les voyants de la console de pilotage virèrent au rouge. Luke serra sa prise sur le manche et tira la manette à fond pour essayer de stabiliser son appareil qui plongeait toujours en vrille, attiré par la masse gravitationnelle de Nam Chorios. Le Z-95 roula et il décocha une rafale du canon laser installé au bout de son aile. Luke s’aperçut qu’une explosion était en train de se produire au niveau des propulseurs arrière de l’Infaillible.
Malheureusement, son appareil ne se redressa pas et se mit à dériver en exécutant une série de tonneaux. Ses capteurs à longue portée reçurent le faible craquement de la voix de Seti Ashgad demandant qu’on intercepte le chasseur.
Ce dernier entama une longue descente vers la planète. Luke vit un petit détachement d’appareils quitter la Flotte Impériale et se diriger dans sa direction.
Bien avant que les Impériaux ne soient capables de s’en rendre compte, la Semence de Mort se propagerait dans l’univers tout entier.
La chute s’accéléra.
La pesanteur artificielle de la cabine de pilotage rendit l’âme. Luttant contre la désagréable sensation de chute libre, Luke se concentra sur la console, essayant de dérouter l’énergie des boucliers déflecteurs – dont il n’avait plus besoin – vers les commandes de direction de l’appareil afin de rester en vie le plus longtemps possible. La chaleur dans le cockpit se faisait intolérable, suffocante. Le sol n’était qu’un vaste miroir, se rapprochant à vive allure pour le réduire en miettes. Des monts aux sommets acérés… Des ombres noires… Les aiguilles cristallines des tsils. Il sentit une décharge. L’un des propulseurs venait de se remettre en route. Luke tira sur le manche dans l’espoir de lancer le vaisseau dans une large courbe. Les rétrofusées s’allumèrent et la vitesse diminua. Skywalker eut l’impression de plonger au centre d’une colonne de feu, ne sachant pas réellement où il allait tomber. Un rayon laser fusa en sifflant près du cockpit. Merci ! pensa-t-il. Peut-être venait-il de pénétrer dans le champ d’action d’une autre station de tir.
A moins que celle du Point Sombre n’ait été remise en état de marche.
Aplanir la courbe de sa descente. Maintenir les rétrofusées allumées. Couper les antigrav…
Callista… se dit-il. Plus que tout au monde, plus que tout ce qu’il avait jamais désiré, il souhaitait pouvoir lui parler à nouveau. Callista…
Il volait au-dessus d’une plaine. Le gigantesque lit asséché d’un océan disparu depuis longtemps. Les diamants de l’horizon réfléchissaient une lumière aveuglante. Les lignes sinueuses des tsils ondulaient dans le lointain. Les Dix Cousins. D’autres cercles, d’autres lignes, convergeant vers les gisements scintillants de Froussards dans les falaises.
L’ensemble créait une sorte de motif. Un dessin qui n’apparaissait qu’à ceux qui descendaient du ciel. Un dessin qui déclencha quelque chose au fond de sa conscience, qui fit resurgir des visions en partie oubliées.
Il tira sur le manche de toute la puissance de ses muscles. Le sol défila à très grande vitesse. Luke, incapable de voir avec précision le terrain au-dessous de lui, fit appel à la Force pour essayer de poser l’appareil.
Il ne se rappela pas comment il s’était extirpé du chasseur de tête avant que celui-ci n’explose. Il était conscient qu’il avait certainement dû invoquer la Force pour se protéger, le temps de ramper et de se mettre à couvert. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il ne savait pas quelles étaient ses chances d’être secouru. Mais, curieusement, tout cela n’avait guère d’importance.
Si Dzym réussissait à rejoindre la Flotte Impériale… Dzym et ce pantin de Seti Ashgad qui lui servait de porte-parole… Dzym et ses caisses grouillant de drochs… Dzym et ses promesses d’être à même de contrôler la propagation de cette invisible peste, avec la garantie de posséder suffisamment de cristaux nécessaires au développement de ses horribles semblables… Si Dzym arrivait à ses fins, il ne resterait plus rien de la République, des derniers fragments de l’Empire ou de n’importe quelle civilisation ayant accès aux transactions intersidérales.
Il ne resterait qu’un Dzym gras qui, même rassasié, n’aurait de cesse d’en vouloir toujours plus.
Luke était étendu sur un lit d’éclats de cristal, les yeux fermés, inhalant la fumée qui s’élevait de l’épave du chasseur de tête. Il savait qu’il devait se lever. Il savait qu’il ne le pouvait pas.
Il sentit qu’ils se tenaient tout autour de lui.
Silencieux. Invisibles.
Si vous voulez m’attaquer, eh bien attaquez-moi ! pensa-t-il. Son esprit sombra dans les ténèbres. Le rêve des soldats de choc et des Jawas remonta à sa mémoire. Si vous souhaitez m’avoir… c’est le moment…
Et puis, dans les profondeurs de l’inconscience, il se souvint du motif dessiné par les tsils qu’il avait observé pendant sa descente. Il se souvint de ses songes les plus profondément enfouis. Il se souvint des voix qui s’étaient adressées à lui au cours de ces songes…
Comme ces Oracles qui prétendaient que les rochers leur parlaient…
Tu es vivant, dit-il stupéfait… Plus stupéfait qu’il ne l’avait jamais été…
Une impression d’assentiment fondit sur lui et colora ses pensées. Bleu comme le cœur cristallin des tsils… Vertcomme les filons des Froussards enfouis dans les rochers… Vivant vivant vivant vivant, répondit l’écho…
Et le rêve des Jawas recommença.
Après, ils ne pouvaient utiliser que les images fermement ancrées dans son esprit : des images d’autochtones ayant subi un lavage de cerveau et obligés de travailler pour les soldats impériaux.
Pendant tout ce temps, tu es resté vivant.
Pendant tout ce temps. Tous semblaient d’accord. Une douce vibration pareille à une mélodie s’éleva des cristaux du sol, des tsils et des montagnes et se propagea dans chacun de ses os.
Depuis la nuit des temps et pour l’éternité. Penser, rêver, parler, chanter. L’océan nous a donné la vie et l’océan nous a quittés. La planète nous a nourris avec le feu de son noyau. Des petites gens, çà et là mais rien d’important. Rien d’important jusqu’à ce qu’ils aient décidé de s’en prendre à nous… De nous arracher notre… Son esprit fut incapable de traduire le mot qui suivit… Notre frère, notre nous-même… Luke comprit qu’une partie de leur conscience collective leur avait été arrachée.
La vague déferlante de leur colère roula de nouveau sur lui. La colère de savoir que certains de leurs semblables avaient été enlevés.
Qu’ils avaient été faits prisonniers, asservis, foudroyés par des instruments électroniques destinés à les remettre dans le droit chemin, comme les Jawas de son rêve, transformés en esclaves. Transporté par la conscience des tsils, Luke découvrit ce qu’il était advenu de ceux qui avaient été asservis : ils étaient prisonniers au cœur des aiguillons et des synthédroïds. Esclaves de ces machines, certes, mais toujours tsils dans leur âme et dans leur cœur. Il perçut la grande incompréhension de ces êtres pour qui le temps n’avait aucune importance face à la tournure des événements. Et il comprit…
La cabine de l’Infaillible. Deux synthédroïds gisant sur le sol, les yeux grands ouverts, leur chair en train de se décomposer mais leur esprit toujours en alerte, immobile, calme et ne ressentant aucune douleur. Seti Ashgad était assis à la console de pilotage. Son visage n’était plus qu’une masse confuse dégoulinant de sang et sa respiration semblait particulièrement difficile. Ses cheveux, ses vêtements et son corps étaient couverts d’une foison de drochs. Les horribles insectes étaient enfin libérés de la menace que représentait la lumière cristalline de Nam Chorios. Luke, au travers des yeux du synthédroïd que son esprit avait investi, vit un droch, gros comme le pouce, ramper jusque dans la bouche d’Ashgad.
Dzym se tenait debout derrière lui. Sa tunique était ouverte jusqu’à la taille. Chaque orifice de sa poitrine s’ouvrait et se rétractait, chaque pseudopode se tortillait. Le secrétaire observait avec délectation le vaisseau impérial qui venait à leur rencontre sur l’écran principal.
– Infaillible ? craqua une voix dans l’intercom. Infaillible, ici le grand amiral Larm du secteur d’Anteméridian…
Luke fut si stupéfait, si époustouflé par la vision, qu’il eut toutes les peines du monde à rassembler ses pensées. Est-ce que vous pouvez toujours communiquer avec vos semblables ?
Il y eut une impression de confusion, un murmure, une vague compréhension de l’horreur et de la douleur éprouvées par ceux qui avaient été enlevés et asservis. Mais rien de précis. Pas d’indications, pas de guides. Ils pouvaient effectivement assister à la scène mais ne pouvaient pas la comprendre. Tout comme Luke n’avait pas compris le songe que les tsils – les natifs et gardiens de la planète – lui avaient envoyé.
Une deuxième vision se matérialisa dans son esprit. L’espace. La silhouette grise de l’Infaillible se détachait contre la planète aux allures de joyau étincelant blanc et pourpre. Le remorqueur impérial en approche. Curieusement, les communications entre les deux appareils furent captées par les consciences électroniques des aiguillons et relayées vers leurs compatriotes tsils à la surface de la planète.
– Ici le grand amiral Larm, de la Flotte Impériale du secteur d’Anteméridian. Au nom du Grand Moff Getelles, je suis habilité à vous accueillir personnellement.
La vision se dédoubla. Il vit le vaisseau gris, les formes argentées du remorqueur impérial et le poste de pilotage de l’Infaillible. Seti Ashgad releva péniblement la tête, comme un homme pris de boisson, à peine conscient de ce qui était en train de se dire.
Dzym rejeta sa tête en arrière et éclata de rire. Ses yeux, animés des flammes d’un triomphe maudit, étincelèrent dans les ténèbres.
Luke inspira profondément et ferma les yeux. L’espace d’un instant, une pensée lui traversa la tête. Quels dommages allaient donc subir son propre esprit et son propre cerveau ? Par le biais des tsils, des grands cristaux blancs du sol, des cristaux verts des falaises, il prit conscience de la douleur de ceux qui avaient été séparés de leurs semblables. Il sut qu’il ne pouvait pas les laisser à l’agonie plus longtemps. Utilisez-moi, dit-il. Concentrez-vous à travers moi…
Il sentit leurs consciences converger vers lui. Il sentit la Force en eux. La Force qui s’était développée lentement et étrangement au cœur de ces étonnantes formes de vie et qui se joignit à celle qui imprégnait déjà ses os, sa chair et son esprit.
Demandez-leur de détruire le vaisseau d’Ashgad, dit-il en projetant sa pensée vers la conscience des aiguillons qui flottaient dans la noirceur de l’espace. Luke comprit leur nature et comment communiquer avec eux. Faites cela pour moi et je vous jure – peu importe où ils sont et qui les a transportés à travers toute la galaxie – Je vous jure que vos semblables vous seront restitués…
Il sut au fond de lui qu’ils étaient en train de se concerter. Une gigantesque vague verte sembla couler à travers les plaines, par-delà les montagnes et sur toute la planète. Une intense vibration, pareille à une ondulation à la surface d’une mare parfaitement calme. Et puis la Force revint. Encore plus puissante. Ses courants étincelants, d’une clarté presque insoutenable, affluèrent dans son corps. Il eut l’impression d’être taillé en pièces. Il poussa un hurlement de douleur, se redressa sur ses genoux dans la vaste plaine recouverte de diamants et focalisa toute la puissance de son esprit. La Force fusa par tous les pores. Il se concentra sur et qui se passait dans le cosmos. Le vaisseau impérial était en train de se ranger le long de l’Infaillible.
Il vit Seti Ashgad essayer de se lever devant sa console. L’homme tituba et s’écroula au beau milieu des synthédroïds morts qui gisaient sur le sol. Il vit Dzym, en extase, inspirer une longue goulée d’air, prêt à dévorer l’univers tout entier.
Les yeux de Luke étaient clos. Il ne vit pas, loin, très loin dans le ciel éternellement bleu, le minuscule éclat de l’explosion.
Et puis il perdit connaissance. Il resta seul, inconscient, près de la colonne de fumée noire qui s’élevait de l’endroit où il s’était écrasé, quelque part au cœur d’une immensité désertique et lumineuse.